Comprenons-nous vraiment le numérique?

Posté par Christophe Deshayes le 5 nov 2010 dans A la une, BONUS et Actualités, culture numériqueUn commentaire

Déluge de données-vig

Le Gartner Group vient d’annoncer ses prévisions de croissance pour l’industrie des technologies de l’information à l’horizon 2014. Quatre technologies tireront la croissance : le cloud computing, le social computing, le context aware computing et le model mining.  Conclusion de l’analyste en chef du Gartner : « l’information sera le pétrole du 21ème siècle ! ». Une « allégation » surprenante qui, de fait, nous renvoie à la fin des années 90, à l’époque de la nouvelle économie où la révolution technologique était supposée faire émerger une société nouvelle, dite de l’information. En fait, nos usages ne démontrent pas tant un appétit d’information qu’une fringale de conversations, voire de bavardages, que d’aucuns jugent évidemment « inutiles », et même nuisibles. Un excellent article du Monde consacré à Facebook souligne un point essentiel de cette société numérique : ce que nous aimons faire sur Internet n’a qu’un rapport lointain avec l’information.
La question qui agite actuellement les esprits n’est pas l’information mais le respect de la vie privée, Facebook y jouant le rôle d’épouvantail. Pour illustrer cette inquiétude, le journaliste du Monde cite Michel Béra, un chercheur français spécialiste du datamining : « Aujourd’hui, si un abonné téléphonique quitte son opérateur mobile et refait surface sous un autre nom chez un autre opérateur, on pourra le retrouver en faisant émerger, parmi des millions d’appels, la trame de ses connexions personnelles », le tout sans jamais avoir écouté ni même surveillé les propriétaires de portables. Les analyses sémantique et syntaxique ne sont plus nécessaires pour faire sens, l’étude des liens entre toutes les données suffit pour construire du sens. Cette évolution du web était déjà soulignée en 2009 par les journalistes et consultants O’Reilly et Batelle, dans leur description du nouveau web appelé « web au carré ».
L’article du Monde explique que « les utilisateurs de Facebook ont de plus en plus de mal à protéger leur intimité ». Certes, les intentions de Facebook sont encore bien obscures sur l’utilisation des données à caractère personnel qu’il collecte, mais personne ne se plaint de la sécurité des données qui lui sont confiées, pas plus que personne ne s’émeut vraiment  que près d’un tiers des organismes publics ou privés égarent les données personnelles dont ils disposent (à lire sur le site eSecurity Planet). A croire que les intentions obscures (donc supposées mauvaises) de Facebook sont plus dangereuses que l’incurie avérée d’une organisation sur trois. Etonnante maîtrise collective des priorités et des enjeux du numérique ?…

Des fantasmes qui en disent long sur notre manque d’imagination
En lien avec les mauvaises intentions prêtées à Facebook, les observateurs ne cessent de s’inquiéter des appétits des publicitaires qui entourent ce réseau social (cf. BusinessWeek). Il est vrai que 550 millions de clients offerts sur un plateau sont un cadeau qui ne se refuserait pas. Mais Mark Zukerberg est-il suffisamment stupide pour livrer son joyau aux obsessions les plus banales des publicitaires (évaluations de confiance (par les amis), ciblage très personnalisé, massification des prescripteurs…) ? A en croire Business Week, c’est ce qui va arriver ! Une hypothèse peu crédible qui dénote plutôt du manque d’imagination de certains observateurs.
C’est à Mike Elgan, un journaliste d’une revue informatique (Datamation), que l’on doit une analyse autrement plus originale des opportunités qui s’offrent à Facebook. Pour Elgan, Facebook reste, malgré ses 550 millions de membres, une communauté. Comme toute communauté, elle gère une fonction d’exclusion des « étrangers à la communauté ». Pourquoi Facebook ne vendrait-il pas cette capacité de filtrer les intrusions extérieures non désirées ? Services de filtrage d’email, de filtrage téléphonique… Facebook permettrait de ne recevoir que des sollicitations amicales de personnes préalablement identifiées dans le réseau ou autorisées très spécifiquement.

Exploiter les gisements de données : nouveau métier, technologies nouvelles…
L’exploitation intelligente des données va sans doute devenir un point clé de l’innovation des produits et services. Les missions de la Direction des Systèmes d’Information des entreprises devraient donc s’orienter vers une plus grande coopération avec les services de R&D, de marketing ou de SAV… C’est du moins l’avis de la revue CIO. Elle souligne toutefois que, pour bien remplir ces nouvelles missions, les DSI devront changer profondément leur mode de fonctionnement et leurs compétences. On pourrait même ajouter : et changer de technologies.
Car si l’article du Monde rappelle que « Facebook est avant tout la plus grande base de données jamais créée sur ce que les gens aiment, font, qui ils connaissent et même où ils se trouvent », c’est la revue InformationWeek qui précise que Facebook et Twitter s’appuient sur une technologie de base de données alternative, appelée NoSQL (Not Only SQL). Un type de base de données reposant sur un stockage non relationnel des données offrant fiabilité et rapidité dans le traitement d’énormes quantités de données. Fait surprenant : 44% des informaticiens n’ont jamais entendu parler de ces nouvelles bases de données. Autre technologie soulignée par la revue InformationWeek pour exploiter les gisements de données, les appliances, ces combinés matériels/logiciels optimisés qui pourraient bien changer la donne dans l’informatique d’entreprise. Une technologie taillée pour l’analyse des grands volumes de données,  l’analyse prédictive, l’OLTP temps réel, la multiplication des requêtes des professionnels nomades…

L’ère des sociotechologies
Nous entrons enfin dans l’ère numérique ! Les masses agrégées de données seront bien sûr des gisements à exploiter mais, à ce stade, il ne s’agit pas d’information… contrairement à ce que dit le Gartner. La rentabilité de leur exploitation dépendra de leur valorisation. On peut penser que les services très personnalisés, très intimes ou très prévenants (pouvant aller jusqu’à anticiper la demande du client) seront des gros consommateurs de ces données. Mais ce type de service haut de gamme ressemble finalement aux services rendus par les bons majordomes d’antan dont les caractéristiques professionnelles étaient la discrétion et la loyauté. A ne percevoir dans Facebook et ses équivalents qu’un « outil de distraction » (à la fois amusant et perturbateur) – et dont il faut redouter qu’il permette une publicité invasive – on risque de passer à côté des enjeux du monde nouveau. Monde dans lequel les technologies appliquées au social – appelons-les « sociotechnologies » – développeront non seulement des services incroyablement utiles (notamment pour occuper notre temps libre) mais également des possibilités d’agir sur nos propres comportements. Ce, pour notre plus grand bien lorsqu’il s’agira de lutter contre des addictions (alcool, tabac…) ou pour notre plus grand malheur lorsqu’il s’agira de nous maintenir dans un processus non désiré de consommation. L’actuelle peur de Facebook, calquée sur la peur d’une surveillance d’état, centralisée, de type Orwellien, ressemble finalement à ce qu’elle est : une peur d’un autre siècle dont on pourrait peut-être se débarrasser.

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Un commentaire

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  1. Je comprends que trop d’information tuant l’information, le challenge est donc de bien la sélectionner que ce soit en flux entrant ou sortant – déjà Skype (par le contrôle des appelants) et nos téléphones portables (par l’affichage du numéro entrant) nous permettent de choisir par qui et quand l’on est sonné.
    La mission des analystes serait donc d’imaginer les nouvelles possibilités apportées par les nouvelles technologies et non d’appréhender la situation au regard de nos modes de fonctionnement actuels et passés; brefs ils devraient faire preuve d’autant d’innovation que les inventeurs eux-mêmes, car à simuler des projections ayant pour base des paramètres classiques ils ne peuvent que ressasser la peur basique du changement ?

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