présentation du livre

Des révolutionnaires inattendus pour une révolution trop annoncée ?

On nous prédit depuis des décennies la révolution numérique, et nous y sommes. Se déroule sous nos yeux, sans que nous en ayons toujours une claire conscience, une transformation radicale qui touche tous les secteurs de la société : l’entreprise, l’école, l’hôpital, la ville, les loisirs, etc. On ne sait pas encore si cette révolution créera le monde nouveau et harmonieux que des prophètes nous ont fait miroiter, mais une certitude plutôt inattendue émerge de l’observation, nous y allons gaiement et dans une relative douceur.

Or, jusqu’ici dans l’histoire humaine le terme de révolution évoquait la violence, le courage et la souffrance. Les barricades y étaient indispensables, tout comme les Gavroche et les têtes coupées. La révolution a une dimension tragique. Ici, point de Gavroche ni de barricades, ni même d’affrontements violents entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Les acteurs de cette révolution sont innombrables, s’impliquent souvent dans la joie et sont animés par la curiosité insatiable dont sont capables les hommes quand on leur en donne l’occasion. Les révolutionnaires ne sont pas les jeunes patrons de start-up tantôt portés aux nues, tantôt décriés mais une masse silencieuse et joyeuse d’hommes et de femmes ordinaires dont les passions, les motivations, les énergies convergent et s’agrègent ne serait-ce qu’un court instant.

Que l’on pense à l’incroyable passion qui anime les bâtisseurs de Wikipédia. Certains se font même une spécialité de corriger les fautes d’orthographe, gratuitement, en se nourrissant simplement de l’estime de quelques uns, aux quatre coins de la planète, qui savent le travail formidable qu’ils accomplissent. Que l’on pense aussi aux débats passionnés qui se développent autour de n’importe quel sujet sur le web, accident, procès, événement politique, et qui mobilisent des points de vue variés, dont ceux d’experts affûtés qui disqualifient rapidement les propos officiels développés dans une langue de bois traditionnelle.

Des jeunes qu’on disait perdus pour l’école développent une technicité ou une inventivité inouïes pour nourrir leur passion : écouter de la musique, visionner des films, faire connaître leurs talents de créateurs ou d’artistes. Évidemment, quand cette ingéniosité tourne au piratage, cela menace des équilibres anciens et l’on comprend que les maisons de disques ou de films s’émeuvent. Mais on voit également apparaître des activités totalement nouvelles, comme les multiples conseils pour la vie quotidienne proposés par des sites tels que videojug[1], qui n’enlèvent le pain de la bouche à aucun acteur ancien. Et puis surtout, la dimension ludique de ces nouveaux outils, qui stimule la curiosité chez un nombre croissant de personnes, jeunes ou moins jeunes, leur redonne le goût de la connaissance ; or on sait que plus un esprit est stimulé plus il a de l’appétence pour apprendre. On verra par exemple dans ce livre que l’Ipod peut redonner aux jeunes, le goût de l’école voire celui de la dictée.

A l’idée de révolution est aussi associée celle de grand soir : un jour, tout doit basculer pour entrer dans un monde meilleur. Ce qui permet cette bascule, c’est une utopie, une nouvelle théorie du monde, peaufinée par des intellectuels et brandie par des meneurs politiques qui, une fois au pouvoir peuvent organiser rapidement la société selon un nouveau cadre. La Révolution française préparée par les Lumières, la Révolution russe par le marxisme, etc. Or, ce qui est ici frappant, c’est que les acteurs de la révolution numérique ne sont pas guidés par l’idée d’un grand soir, au contraire : ils se défient des idéologies, et ont souvent perdu confiance dans la politique. Plus encore, ils sont souvent rebelles à l’idée de contracter des engagements durables. Or, ce qui est frappant ici, c’est que chacun peut s’engager de manière réversible : je contribue à une définition de Wikipédia, mais je n’irai pas forcément plus loin ; je participe à un réseau, mais j’arrête quand je veux. Et d’engagement réversible en engagement réversible, on en vient à persévérer. Il se pourrait alors qu’on s’implique plus volontiers, plus joyeusement, parce qu’on se sent plus libre.

Il faut dire toutefois que cette transformation numérique excite aussi un esprit rebelle qui est une des choses les plus largement partagées, et qui avait du mal à s’exprimer dans notre monde très organisé. Certains engagent des croisades, comme les fondateurs d’Apple qui voulaient créer des petits ordinateurs pour lutter contre la domination des grandes entreprises, ou les communautés open source pour faire pièce à la domination de Microsoft. Les nouveaux moyens de communication servent aussi à des manifestants anti G8 pour tournebouler les forces de l’ordre. Ils peuvent servir à inventer des formes d’organisation non structurées particulièrement efficaces dans l’exercice du contrepouvoir comme nous le verrons avec le Réseau Education Sans Frontières (RESF). On a aussi vu récemment que les nouveaux moyens de communication comme Twitter sont incontrôlables même par les régimes les plus autoritaires, et qu’ils permettent d’organiser une résistance et d’en informer le monde. On voit bien à observer ces phénomènes, qu’on est plutôt sur le registre de la comédie, des tours qu’on aime volontiers faire aux pouvoirs établis, que de la tragédie.

Voici donc une transformation sociale (la vraie dimension de cette révolution numérique)  animée par la curiosité, la passion, un zeste d’esprit frondeur, et dans laquelle chacun peut être alternativement moteur ou en situation de retrait. Comment l’empêcher d’avancer ? Comment même contrôler son cours ? Pour contenir une révolution classique, on peut essayer de repérer ses meneurs et ses penseurs. Mais ici où sont les meneurs, qui sont les penseurs ? Et pourquoi arrêter ce mouvement qui s’appuie sur les outils dont nous sommes les plus fiers, et qui incarnent le progrès ? Et même comment décrire, comment nommer cette révolution ? De quoi s’agit-il au juste ?

À force d’observer les évolutions en cours, nous en sommes venus à la conviction que ce ’que nous avons vu n’était pas assez connu. Notre intention est donc à travers cet ouvrage de donner à voir la nature profonde de cette transformation à travers des exemples pris dans différents domaines de la vie sociale : la vie privée, l’entreprise, la vie associative, l’école, la ville. Dessinant par touches successives cette transformation, ils ont pour but d’aider à mieux la comprendre, à mieux nommer ce qui se déroule devant nous sans que nous ayons toujours les bons instruments d’observation pour le voir. Il s’agit donc d’une combinaison d’observations, certes non exhaustives, mais composant à l’aide d’innombrables exemples, un tableau général que l’on peut regarder de loin, de près, de biais et surtout qui peut servir de base de discussion.

Une combinaison originale d’observations variées.

Le matériau et les réflexions de cet ouvrage tirent parti des travaux de deux instances originales : Documental l’observatoire im-pertinent des technologies et l’École de Paris du management.

Documental est une société créée en 1996 par Christophe Deshayes. Son objet est d’explorer la littérature sous toutes ses formes (journaux, magazines, ouvrages, thèses, articles de recherche, rapport d’études, etc.) pour y détecter les informations pertinentes et aider au bon usage des TIC. Cette tâche s’apparente souvent à la détection de signaux faibles car ceux-ci sont souvent noyés sous des déluges de propos sans distance que le progrès des techniques ne manque pas d’engendrer ; les informations pertinentes sont donc parfois impertinentes. Pour faire connaître le résultat de ses investigations, Documental ne se contente pas de supports écrits, mais elle les diffuse par des exposés, on peut dire des « shows », qui permettent à ses clients de s’instruire en y prenant plaisir ; ces séances créent en outre l’occasion pour les membres d’une même entreprise cliente d’échanger sur leurs propres expériences et d’initier ainsi des séances de réflexions collectives. Documental organise chaque année une université d’été du management des technologies de l’information qui a fourni des éléments pour réaliser cet ouvrage.

L’École de Paris du management est une association créée en 1994 et animée par Michel Berry. Malgré son nom, elle n’a ni professeurs ni élèves et ne dispense pas des cours, mais c’est une instance légère qui organise des rencontres dans lesquelles le thème, l’orateur et le public s’accordent pour contribuer à un apport au management : exposé de chercheurs sur des idées nouvelles, témoignages de praticiens sur des situations qui ont particulièrement sollicité leurs talents, suivis d’un débat libre et approfondi avec des participants choisis pour la variété de leurs origines et leur aptitude nourrir le débat. Ses rituels de travail, aussi bien pour les séminaires en cercle restreint ou les conférences largement ouvertes, ont pour objet d’établir une liberté de pensée, de développer elle aussi des réflexions à la fois pertinentes et impertinentes. Des comptes rendus sont rédigés avec soin pour informer de ces échanges ceux qui n’ont pu y assister. Depuis son origine elle a organisé près de 800 séances sur des sujets très divers et traite bien sûr régulièrement de la mise en œuvre des technologies. Plusieurs comptes rendus de ses séances sont utilisés dans cet ouvrage.

Une révolution présentée sur un plateau…

Le premier chapitre démêle les propos embrouillés tenus sur le web 2.0, ’’si nombreux et imprécis qu’on ne sait plus très bien ce qu’il désigne. Nous ne parlerons pas ici de technique informatique, mais des nouvelles formes de collaborations permises par la société numérique en réseau. La mobilisation généralisée du collectif à travers l’appel à contribution, les discussions plus ou moins spontanées (chat, forum…), la cristallisation de communautés virtuelles… font émerger une nouvelle source d’énergie (the power of us). Une source d’énergie en théorie inépuisable… capable de transformer la société et son économie.

Le deuxième chapitre traite de l’omniprésence du jeu. Non seulement c’est une industrie prospère, dont le chiffre d’affaires équivaut à celui de la musique, mais c’est également une des occupations favorites des jeunes, qui aujourd’hui envahit tous les secteurs de l’activité et touche même de plus en plus toutes les tranches d’âge. On se forme en jouant, on cherche en s’amusant, on s’entraîne à exercer des responsabilités réelles. Plus généralement, l’usage des TIC a une dimension ludique qui contribue à l’implication étonnante d’amateurs qui participent, sans forcément y penser, à la révolution numérique. D’ailleurs, devant de telles vertus, les jeux sérieux entrent dans les entreprises et le plan de relance en discussion aisni que le fameux grand emprunt prévoient d’y faire une place de choix.

Le troisième chapitre montre comment certains mouvements associatifs ont été prompts à se saisir des moyens nouveaux qu’offrent les technologies numériques, et comment certains les ont mis à contribution pour établir des rapports plus favorables avec les entreprises et les pouvoirs institués. Il faudra que les autorités apprennent à jouer avec les contrepouvoirs tirant parti de ces nouvelles technologies, voire à user elles-mêmes de ces technologies intimement mêlées avec les formes d’organisation pour gagner en agilité et efficacité. Une question qui, par delà  la technologie interpelle les modes d’organisation, la culture managériale des institutions.

Le quatrième chapitre fait un point sur les stupéfiantes transformations à l’œuvre dans l’éducation : ce monde que l’on dit figé est plus prompt que les entreprises à utiliser des moyens comme les tableaux interactifs, et l’on voit même des cas où l’on distribue des iPods aux élèves pour aider au déroulement des cours et des examens. Toutefois si des exemples promettent le meilleur, on verra que d’autres font redouter le pire, et que ce qui se joue, c’est l’apprentissage des bons usages des technologies numériques. Comment prendre en charge l’éducation des jeunes, c’est-à-dire les aider à vivre dans la société de demain, alors que celle-ci échappe, du moins en partie, à l’entendement de la grande communauté éducative (professeurs, familles, élus…) ?

Le cinquième chapitre traitera de l’évolution de la vie en ville, et plus particulièrement des déplacements. Dans ce monde anonyme qu’est la grande ville, un nombre croissant d’usagers du téléphones portables, du GPS et des « tags numériques » découvrent de nouvelles manières de créer des convivialités et vont pouvoir arbitrer en permanence entre les différents modes de transport en fonction des informations dont ils disposeront sur les encombrements ou la météo. Ces nouvelles pratiques mettront sans doute en cause les modes de gouvernance des villes.

Le sixième chapitre traitera de l’entreprise, jusqu’ici moins prompte que les secteurs précédents à développer des pratiques coopératives : elles se marient mal avec les conceptions classiques de la hiérarchie et de la division des rôles. Le secteur des services sera cependant fortement impacté car les pratiques d’entraide développées sur la toile risquent de rendre obsolètes de nombreux rôles d’intermédiaires, à moins que ceux-ci ne sachent tirer leur épingle du jeu en transformant leurs rôles. C’est ce que montre la création de l’entreprise Sparkom[2] qui organise le transfert du savoir-faire numérique par des entraides bénévoles ou payantes par partage d’écran et a qui a mis au point un système de gestion de la confiance, dont les modalités pourraient bouleverser à terme toutes les entreprises, si on évaluait l’entraide au sein même de l’entreprise en faisant voter ses supérieurs, subordonnés, collègues, clients, fournisseurs.

La conclusion montrera en quoi ces différents exemples annoncent une véritable révolution : les technologies numériques permettent l’émergence de pratiques sociales novatrices, avec des mobilisations d’autant plus massives qu’elles sont sans grand risque individuel, voire même ludiques. Mais elles sont aussi porteuses de risques, surtout si l’on se restreint aux dimensions techniques avec une vision pauvre du social ou des pratiques. C’est pourquoi l’ambition de cet ouvrage est, non seulement de donner à voir et à comprendre les transformations en cours, mais aussi d’initier des débats pour en stimuler les effets positifs et en conjurer les risques.


[1] Voir page xxx.

[2] Voir page xxx.