Pré-crime : quand les Américains se tirent une balle dans le pied !

Posté par Christophe Deshayes le 22 oct 2010 dans A la une, BONUS et Actualités, Non classéPas de commentaires

Les médias sociaux seraient dangereux ! Parmi les risques  mis en avant récemment dans la presse, on peut citer certains usages contestables des applications d’analyse prédictive, applications qui pourraient être amenées à jouer un rôle pour le moins équivoque dans l’univers des réseaux sociaux.
Ainsi, sur le site datamation, le journaliste Mike Elgan observait en septembre dernier l’émergence de ce qu’il appelle – faisant référence au film Minority Report – le « concept du pré-crime ».
Il donnait l’exemple d’une start-up californienne, Social Intelligence, qui explore et exploite, pour le compte des entreprises, les données des réseaux sociaux pour y rechercher des indices de conduite répréhensible de la part de leurs collaborateurs. Dans le cadre d’un recrutement, Social Intelligence se propose d’éditer un rapport sur la véritable personnalité du candidat et non celle présentée dans le CV. Mais les activités de cette société ne s’arrêtent pas là ; elle offre un autre service plus insidieux : la surveillance sur les réseaux sociaux des activités personnelles des salariés en place avec des alertes en temps réel adressées aux employeurs. Insistant sur la responsabilité de l’entreprise en cas de mauvaise conduite de l’un de ses collaborateurs, Social Intelligence affirme que son but est avant tout de protéger l’entreprise d’un futur écart possible de l’un de ses salariés.
Pour Mike Elgan,  cette approche peut devenir une arme terrible pour les responsables des RH en matière de recrutement, de promotion ou de licenciement : en effet, quand le logiciel décidera qu’un salarié est sur le point de démissionner, de dérober des secrets de l’entreprise, d’enfreindre la loi ou encore de poster un billet indécent sur un réseau social, son supérieur sera aussitôt avisé et des mesures seront prises avant même que le salarié ne commette la transgression prévue.
De fait, une personne peut être sanctionnée pour un acte qu’elle n’a pas encore commis, voire peut avoir à se justifier d’actions qui auraient potentiellement pu germer dans son esprit sans pour autant avoir été concrétisées.
Délire Kafkaïen, scénario ne relevant que de la science-fiction ? Selon Elgan, à la vitesse où évoluent les choses, on peut s’attendre à tout. Le journaliste insiste d’ailleurs sur le fait que prédire les conduites futures est une activité en pleine croissance. Il cite Google et la CIA qui se sont associés pour créer Recorded Future, une société spécialisée dans l’analyse prédictive, ou encore Google qui a déjà indiqué l’année dernière qu’il développait un algorithme afin de détecter quels étaient les employés les plus susceptibles de quitter l’entreprise.

Rassurons-nous, tout cela ne se passe pas en France, mais aux USA, une nation déjà « réputée » pour avoir mis au goût du jour la dénonciation de collaborateurs par d’autres collaborateurs. L’argument invoqué pour encourager une telle pratique est, là aussi, « la protection de l’entreprise ». C’est certainement dans la continuité de cette logique que les Américains s’attachent aujourd’hui à identifier les crimes et autres malversations avant qu’ils ne soient commis – une autre notion qui n’a rien de très originale dans ce pays. On se rappelle que le président américain, George W. Bush, a lui-même créé le fameux concept de « guerre préventive », les États-Unis se réservant le droit d’attaquer, à n’importe quel moment, tout pays qu’ils considèrent comme une menace, ou seulement une menace potentielle, même si ce pays n’a entrepris aucune mesure hostile manifeste. L’initiative de Social Intelligence n’est à l’évidence qu’une pale copie de ce concept, transposé dans le monde de l’entreprise avec toutefois une nuance de taille : la suspicion est désormais tournée non pas vers les concurrents (ennemis) mais vers les salariés. (Sic).
Mais l’analyse prédictive se fond particulièrement  bien dans le contexte ambiant si particulier au monde du travail américain : un univers où les DRH sont asphyxiées par des procédures judiciaires exigeant des réparations astronomiques dès le moindre dérapage. Pour se protéger probablement, ces directions en sont venues à mettre en place des surveillances aussi surprenantes, peut-être même par peur qu’on leur reproche de ne pas l’avoir fait.

En utilisant de telles technologies (sociotechnologies) avec aussi peu de bon sens, et avec un analyse aussi pauvre du social, il n’est pas certain que les Etats-Unis obtiennent ou conservent l’avance que les technologies sont censées leur apporter. En effet, on rappellera que la puissance de l’innovation technologique américaine tient historiquement autant de l’énergie créative de ses infatigables concepteurs-défricheurs que de l’acceptation par les utilisateurs des risques inhérents aux produits nouveaux, par nature toujours plus risqués. En développant des technologies à ce point intrusives, sans le moindre bon sens, les Américains sont peut-être en train de rompre le pacte social qui existait jusqu’ici entre concepteurs et utilisateurs en faveur de l’innovation. En matière de technologie, et particulièrement dans le champ social, ce n’est pas parce qu’une chose est faisable, qu’elle est souhaitable ou même tolérable.

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