Prison Valley : un enfermement contagieux ?

Posté par christophe le 17 mai 2010 dans A la une, BONUS et Actualités, culture numérique5 commentaires

Les médias classiques ou nouveaux (Twitter notamment) saluent la sortie de Prison Valley (une production Arte qui bénéficie de quelques moyens de réalisation et de promotion) comme une étape déterminante pour le renouveau du documentaire à l’ère du numérique.

Au-delà d’une diffusion classique sur Arte le 12 juin 2010, le documentaire propose un site Internet sur lequel l’internaute pourra voir ou revoir des séquences du film (en plusieurs langues) mais où il pourra également approfondir le sujet traité. Il lui sera ainsi possible d’accéder à des contenus supplémentaires (sur les personnages du film, par exemple) ou encore de participer à des discussions avec d’autres internautes sur les questions soulevées par le film.

Les compléments et l’interactivité proposés sur le site sont également de qualité mais l’activité générale du site semble plutôt faible au regard de l’événement (40 commentaires sur le thème le plus discuté, 25 pour le deuxième). C’est sans doute là que l’on peut s’interroger sur les choix de ce « premier documentaire de l’ère du numérique ».

Le sujet du documentaire : un coin reculé du Colorado (Cañon City) transformé, avec l’assentiment de la population, en industrie pénitentiaire. Pas moins de 13 établissements carcéraux – dont « Supermax », la nouvelle Alcatraz américaine – assurent une importante partie des emplois directs et indirects de la ville. Un business qui ignore la crise. Il est en effet difficile de délocaliser ce genre d’activité en Chine. De même qu’il ne semble pas très envisageable, en période de crise, de remettre en liberté les délinquants. Comme on s’en doute, cette production Arte est de grande qualité sur le plan du traitement cinématographique et colle au plus près d’une réalité sociale et psychologique intense. Etrangement (mais est-ce si étrange ?) le sentiment d’enfermement saisit aussi bien ceux qui vivent dedans que ceux qui vivent dehors. Si l’analyse sociale est particulièrement bien croquée avec des personnages bien typés, la réflexion philosophique et politique sous-jacente est moins percutante mais n’ergotons pas : un film captivant !

Mais reste une question : pourquoi avoir choisi de placer la totalité des contenus et des groupes de discussions sur un site fermé ? Les réseaux sociaux Facebook et Twitter sont bien évidemment connus et utilisés par l’équipe de promotion, mais uniquement pour faire de la promotion. Réduire Facebook à la com’ et au buzz ? Un choix étrange que l’activité sur le site semble tout simplement invalider. Une participation des internautes pas à la hauteur de la qualité du contenu, de l’intérêt du sujet… et des moyens de promotion mis en œuvre. Ce choix d’un site riche mais finalement fermé sur lui-même, à l’exclusion de la gestion événementielle, n’est-il pas le fruit du syndrome de l’enfermement si bien démontré par le documentaire ? Si le sort des prisonniers n’est finalement que peu différent de ceux qui les gardent, il en va peut-être de même pour ceux qui les (re)gardent ?

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5 commentaires

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  1.  » (…) mais n’ergotons pas (…) »

    oui, mais non… mais si quand même, en fait.
    Pinaillons? Chipotons?

    Non, franchement !…. comparer une expérience de navigation interactive avec la crudité d’une peine d’enfermement -réelle-…
    c’était juste pour trouver un ‘angle’, hein ? Pour faire un bon mot…

    Quant au choix d’une certaine indépendance des auteurs vis-à-vis des Face-trucs et des Daily-machins, je le trouve quant à moi honorable (Surement aussi est-il borné par les modalités de production /édition /diffusion).
    Du flou artist…numérique entre communication et… journalisme.
    -Et ne pas les confondre est devenu de plus en plus savant :)

  2. Oui bien sûr il y a un angle un peu forcé, je le confesse (bouc) mais je ne compare pas l’expérience de navigation interactive et une peine d’enfermement réelle, je souligne un continuum qui a toujours eu lieu entre ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors et qui désormais se transpose, grâce au numérique, à ceux qui sont dehors mais à distance…

    Quant à l’indépendance des auteurs face à Facebook et autres il est naturellement respectable, sauf qu’ils l’utilisent de manière intensive pour le buzz pas pour la discussion. Un choix respectable mais peut-être pas si efficace ?

  3. Bonjour,

    Merci pour vos remarques et toutes vos chouettes appréciations.

    Juste quelques précisions: PrisonValley est également disponible sur France Inter (http://sites.radiofrance.fr/franceinter/speciales/prison-valley/index.php), sur Yahoo (chaque mardi) et sur Libe.fr (http://www.liberation.fr/prisonvalley,99887) où les débats ont parfois fait rage. C’est tout sauf un projet fermé.

    En revanche, c’est vrai, nous avons essayé d’être le plus cohérent possible. Nous croyons à la multitude, pas au zapping. Nous croyons à la longue traine et, osons le dire, à la qualité. Les 20 ou 40 posts sur les sujets les plus discutés sont, nous semble-t-il, tous intéressants à lire. C’est à nos yeux le plus important. Nous verrons par la suite ce que cela donne.

    Un autre point important, je crois: faire débattre sur les prisons est loin d’être une évidence. La quantité n’est pas, ici, le critère premier.

    Ainsi, si nous avons choisi d’ouvrir des forums au cœur même de Prison Valley, c’est pour une raison simple: la mémoire. Essayer de garder une trace de ce que le film aura provoqué, garder intact un lieu de débat, etc.

    Pour le reste, il serait vain, et surtout idiot, de croire que le débat n’aurait lieu que «chez nous». Ce temps là est révolu et c’est tant mieux.

    Encore merci à vous.

  4. [...] http://www.revolutionnairesdunumerique.com/prison-valley-un-enfermement-contagieux [...]

  5. L’angle du billet qui semble soulever une critique ne critique pas réellement Prison Valley mais les commentaires parfois trop enthousiastes de certains qui voient dans cette initiative, le modèle du nouveau journalisme ou le modèle du webdocu. à l’ère du numérique. Vos arguments d’auteur sont non seulement respectables mais cohérents et probablement pertinents mais justement, ils ressortent d’une stratégie éditoriale donnée qui ne peut pas servir bêtement de modèle comme certains l’ont laissé entendre.
    De plus, sur le plan philosophique (et psychologique) l’enferment est un continuum qui touche par contagion ceux qui ne se croient pas concernés. Prison Valley le montre très bien entre les prisonniers et les surveillants puis des surveillants vers les citoyens dans leur ensemble en feignant de trouver cela nouveau (or, c’est le principe carcéral même dont la littérature regorge…). Il pouvait être intéressant de rappeler cela en précisant que cela touche aussi ceux qui regardent (les internautes) surtout quand on leur réserve un endroit fermé pour s’exprimer. L’aventure reste captivante et nous nous joignons au concert de louanges mais de grâce ne pas en faire un modèle du numérique, seulement une œuvre culte de pionniers du transmédia et ce sera déjà pas mal.

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