Quand le crack du football théorise le krach de la finance…

Posté par Christophe Deshayes le 3 déc 2010 dans A la une, BONUS et Actualités, Non classé2 commentaires

La nouvelle affaire Cantona analysée par les vrais révolutionnaires du numérique

Tout le monde ne parle plus que de ça, ou plutôt que de lui. Le coup de pied de King Eric est toujours aussi ravageur. Hier réservé au ballon et au derrière de certains supporters, c’est à la fourmilière de la finance qu’Eric Cantona a réservé sa dernière fulgurance.

Les faits :
Dans une interview accordée le 6 octobre dernier à Presse-Océan, Eric Cantona explique : «La révolution est très simple à faire aujourd’hui. Au lieu d’aller dans les rues faire des kilomètres (pour manifester), tu vas à la banque de ton village et tu retires ton argent ».
Sur le réseau social Facebook, un groupe a spécialement été créé : « Révolution ! Le 7 décembre, on va tous retirer notre argent des banques ! ». 30 000 personnes s’y sont inscrites et 23 000 déclarent « peut-être » y participer. La vidéo de l’appel a été vue des centaines de milliers de fois et l’appel a été relayé dans 26 pays.

Emoi dans les arcanes du pouvoir :
Depuis quelques jours, de nombreux politiques (Lagarde, Baroin…) montent au créneau pour expliquer l’irresponsabilité d’une telle action, accréditant du même coup le fait que retirer son argent de sa banque peut devenir une action politique déstabilisatrice.
Certains journalistes font remarquer, un rien narquois, que ceux qui ont le plus à se plaindre du système n’ont pas beaucoup d’argent à retirer. C’est oublier un peu vite la vitesse avec laquelle les foules peuvent croire à la pénurie et renforcer le phénomène. Il suffit de voir des queues devant les banques de clients venant retirer de l’argent pour accréditer l’hypothèse d’une pénurie. L’argent liquide ayant disparu des agences pour des raisons de sécurité, il n’y aurait pas longtemps à attendre pour voir des queues se former. Lors du dernier conflit sur les retraites, la crainte de la pénurie d’essence a bel et bien enclenché un phénomène imprévu par le pouvoir : un véritable assèchement d’un bon tiers des pompes.
Des économistes distingués sont priés d’intervenir pour expliquer au public que les premières victimes d’une telle déstabilisation seront les plus démunis. Ce n’est pas faux mais lorsque les gens sont désespérés, ce qui compte c’est de faire mal aux autres. Le conflit proche-oriental en donne un petit aperçu : les kamikazes femmes sont de plus en plus nombreuses.

Les réussites d’un échec annoncé :
Le 7 décembre la banque ne sautera pas ! Pourra-t-on en conclure que c’est un échec ? Bien sûr que non ! Même le grand Gandhi n’a pas réussi ses premières actions mais elles lui ont permis de préparer les foules, et lui-même, à affiner l’action militante jusqu’à réussir à faire vaciller le plus puissant des empires de l’époque. Le 7 décembre ne sera que le début de nouvelles formes d’actions politiques auxquelles les institutions semblent bien mal préparées.
La communication catastrophique des politiques expliquant qu’une telle action est irresponsable cherche à nous convaincre qu’on n’a pas le droit moral de retirer notre peu d’argent des banques à qui on l’a confié. Un comble ! Ce n’est plus un déni de démocratie, c’est un déni de libéralisme. Fantastique ! Cantona a bien réussi son coup : montrer la fragilité du système.
Depuis le début de la crise que nous traversons, les mêmes politiques et commentateurs zélés nous expliquent qu’il a fallu financer les errements de l’économie virtuelle pour sauver l’économie réelle. L’affaire Cantona va faire voir aux foules la profondeur abyssale du mensonge. Depuis la fin du troc, l’économie est devenue virtuelle. Un billet de banque ne vaut que par la croyance qu’il vaut quelque chose. Un tel système nous a amené développement et prospérité au niveau global mais la répartition de la richesse ainsi créée pose question. Si les exclus du système sont plus miséreux qu’au temps du troc pourquoi joueraient-ils le jeu de l’économie virtuelle ? Plus grave, ces dernières années, les classes moyennes craignent de plus en plus de se voir à leur tour reléguées du jour au lendemain parmi les exclus, augmentant de manière impressionnante le nombre de ceux qui pensent ne plus rien avoir à perdre. Quand on ajoute les privilégiés comme Eric Cantona qui ne peuvent pas jouir paisiblement de leur bonne fortune à côté de tant de misère, la liste des révolutionnaires potentiels s’allonge de manière inquiétante…
Si l’économie immatérielle (même celle dite réelle est virtuelle) n’entraîne que l’immoralité des riches et la démoralisation des pauvres, les moyens numériques devraient permettre de fédérer des actions collectives d’un genre nouveau pour nous entraîner dans une aventure collective à l’issue bien incertaine et probablement bien sombre.

Conclusion :
Le pouvoir est bien fragile. Retirer son argent des banques suffit à menacer des banques dont on dit depuis si longtemps à quel point elles sont solides. Divulguer les notes diplomatiques comme l’a fait wikileaks suffit à montrer à quel point les institutions qui amassent depuis des années toujours plus de données sur les citoyens en prétextant qu’elles ne seront pas mal utilisées sont incapables d’en assurer la protection.
La puissance du réseau est souvent utilisée par les puissances de l’argent et de la politique pour asseoir leur pouvoir et protéger les rentes ainsi constituées. Mais la puissance est toujours ambivalente. Plus le pouvoir est fort, plus il est fragile pour peu qu’on sache taper là où cela fait mal. Les vrais révolutionnaires du numérique ne sont pas les Google, Facebook et autres Twitter mais les individus et groupes d’individus qui n’ont pas besoin d’être majoritaires pour exercer un contrepouvoir d’autant plus puissant et dévastateur que les institutions et organes du pouvoir seront restés sourds aux appels à un peu moins d’inégalités dans la répartition des richesses et un peu plus de considération si ce n’est d’attention. Cela devrait pouvoir d’autant plus s’entendre que les vrais révolutionnaires du numérique ne veulent pas leur prendre leur place, la quête du pouvoir n’est pas une demande des vrais révolutionnaires du numérique.

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2 commentaires

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  1. « Grotesque » « irresponsable » prétendent les ministres et les commentateurs supplétifs des pouvoirs. C’est bien la preuve que le système est fragile. Plus fragile qu’on le dit. Cantona frappe dans la bonne direction, la seule, celle du vrai pouvoir.
    Bien sûr, le tir est mal cadré… Ce sera peut-être pour la prochaine fois avec ou sans cantona.
    Interdire les apéros Facebook qui menaçaient l’ordre public, c’était facile ! Interdire aux gens de se concerter sur Facebook pour lancer une opération comme celle de Cantona, c’est beaucoup plus difficile. La médiocrité des réactions en est la preuve.
    La révolution numérique est en marche. Le peuple à l’air de l’avoir davantage compris que les gens de pouvoir.
    Excellent billet !

  2. Deux réflexions, la première sur le retour des utopies des années 70, la seconde sur la relation des citoyens aux banques.
    Autogestion, croissance zéro, modèles alternatifs, retour du coopératif,antinucléaire les années 70 ont vu fleurir nombre d’utopies qui, au mieux, recevaient l’accueil dubitatif d’un public s’adonnant aux délices de la consommation de masse, au pire étaient combattus par ceux qui traitaient déjà leur promoteurs d’irresponsables. Aujourd’hui l’utopie, c’est le monde numérique, un lieu qui n’est nulle part parce qu’il est partout. La question reste toujours la même : comment une utopie peut-elle se réaliser ? Et là s’applique le principe de réalité, ce qui m’amène à la deuxième réflexion. Dans quelle mesure les révélations de wikileaks, dans quelle mesure l’ « appel  » de Cantona vont-ils avoir un effet réel ? Et là, je reste dubitatif. La seule fois où j’ai vu les gens se précipiter dans les banques pour retirer leurs économies c’est quand, à la fin des années 70, un groupe militant avait fait un canular par voie d’affiches dans une ville de province sous-entendant des risques possibles de guerre. La télévision avait le soir fait ses titres sur cette affaire car les banques avaient été prises d’assaut par des citoyens paniqués. Le but de ce groupe n’était pourtant que de sensibiliser la population aux risques liberticides des ordonnances de 1959 . Quand tu montres la lune du doigt à un imbécile….

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