Si le web 2.0 m’était compté…

Posté par Christophe Deshayes le 7 fév 2011 dans BONUS et Actualités, Web collaboratif (2.0), crowdsourcing, culture numériquePas de commentaires

Comme la plupart des industries de contenu, le monde de l’édition ne se porte pas très bien. En réponse à cette crise, les maisons d’édition se concentrent autant que possible sur les gros coups potentiels (blockbuster) délaissant par le fait les sujets condamnés à générer de petites audiences.
On prête au web communautaire (dit 2.0) la capacité à casser cette machine infernale en offrant aux auteurs de niche (faible audience prévisible) des moyens d’existence. Un article de la revue Technology Review confirme cette possibilité d’autoproduction en relatant la réussite du projet de Meaghan O’Connell et Melissa Gira Grant, fermement décidées à publier une anthologie sur le thème des histoires de sexe en dépit d’une fin de non-recevoir déjà adressée aux deux femmes par des éditeurs.

Elles ont lancé leur projet par l’intermédiaire du site de micro-financement Kickstarter, un site de « crowd-funding » qui apporte une aide au lancement de projets en combinant investissement et bienfaisance : les donateurs obtiennent, en effet, quelques avantages en retour de leur don tels que copies des films ou de la musique produite, contact avec les artistes…

Technology Review rappelle que l’histoire de l’autoproduction littéraire répandue au XIXème siècle reposait déjà sur la mobilisation d’un réseau de connaissances (on ne disait pas encore réseaux sociaux à l’époque) pour trouver des sponsors et des donateurs qui, outre le financement assurerait également un certain bouche-à-oreille. Finalement, l’intérêt du web 2.0 serait d’innover en réinventant les pratiques d’hier. Mais cela ne serait pas si mal si de telles pratiques assuraient une diversité littéraire que le libéralisme économique semble ne plus assurer.
L’article, et c’est son grand intérêt, relativise ce succès et surtout lui attribue une dimension très précise dans le monde de l’édition. Si des œuvres significatives du point de vue culturel peuvent émerger là où elles n’auraient pas dû voir le jour, grâce à ce mode de financement de proximité, il faut reconnaître que les records de ventes ne viennent pas et ne viendront sans doute jamais (sauf exception impossible à reproduire) des canaux collaboratifs. Les best-sellers sont en effet le fruit d’un marketing de masse et non d’un travail littéraire. Cet aspect marketing s’élabore en proximité avec les médias de masse. Ce monde fonctionne en circuit fermé.
Si, grâce au 2.0, il est possible de contourner les éditeurs, il faut bien reconnaître qu’il condamne aussi à réussir sans les médias de masse (ce qui éloigne obligatoirement du box office).

La démarche d’auto-publication reste donc réservée à des marchés de niche (qui n’intéressent pas les grands éditeurs) ou à des actions ponctuelles. A lire l’article de Technology review, il semblerait donc que le phénomène MyMajorCompany qui a réussi quelques grands succès dans le secteur de la musique (en permettant à des jeunes chanteurs, à l’exemple de Grégoire, de se produire et de connaître une notoriété et un fort succès) ne puisse pas se reproduire dans le domaine de l’édition.

Peu rentable, énergivore, chronophage, l’autoproduction use les plus résistants même si l’expérience représente une aventure humaine passionnante, notamment pour l’écrivain.

On pourrait également comprendre avec ce témoignage qui relativise une idée préconçue, les raisons de la difficulté des grandes entreprises à se saisir du 2.0. Le web 2.0 est-il conçu pour les grandes entreprises ou seulement pour les petites entreprises agiles qui se battent pour défendre un point de vue et non une part de marché ?

En quelques mots l’histoire de Grant et O’Connell relatée par Technology Review :

Pour accompagner leur démarche d’autopublication et obtenir les fonds nécessaires, Grant et O’Connell ont mis en ligne sur le site Kickstarter une vidéo présentant des extraits vocaux de l’ouvrage intitulé « Coming and Crying ».  En quelques heures seulement, elles ont réussi à atteindre leur objectif de 3 000 dollars de financement et, six semaines plus tard, elles le dépassaient de 14 242 dollars !

Restait cependant à tenir leurs promesses auprès de leurs 651 sponsors. Meaghan O’Connell et Melissa Gira Grant ont alors appris sur le tas le métier d’éditeur : concevoir la maquette d’un ouvrage, imprimer, faire le marketing et diffuser un livre imprimé (la contrainte était qu’aucun ebook ni aucune version en ligne de l’ouvrage ne sortent ; cet ouvrage devait offrir aux blogueurs contributeurs l’opportunité de pouvoir lire leur nom sur une page physique en papier).

L’auto-publication n’a rien de nouveau, la publication en ligne non plus. La publication par souscription connaît des précédents : de nombreux ouvrages à succès du 19e siècle ont été d’abord édités en un petit nombre d’exemplaires puis présentés à un cercle de souscripteurs. Mais la façon dont Grant et O’Connell ont publié Coming and Crying via Kickstarter est vraiment sans équivalent. Utilisant leurs réseaux sociaux et de blogging pour susciter l’intérêt, les auteurs ont offert aux personnes qui visitaient leur page d’accueil la possibilité de contribuer à différents niveaux, lesquels, en échange, offraient aux donateurs différents degrés d’accès dans le processus de réalisation du livre. Ainsi, un dollar donnait accès au blog semi-privé autour du livre, quinze dollars garantissaient une copie de l’ouvrage, les donations supérieures accordaient un accès à des discussions en messagerie instantanée, des lectures privées, des histoires écrites sur mesure.

Elles ont à ce jour vendu 1 000 exemplaires de leur ouvrage. Cela peut paraître peu, mais il faut savoir que de nombreux romans ou œuvres non romanesques de qualité des grands éditeurs ne sont vendus qu’à trois à quatre fois plus d’exemplaires. On peut donc parler de success story. Grant et O’Connell ont non seulement procuré à un lectorat de niche un ouvrage qu’il souhaitait de toute évidence mais ont encore contourné toutes les difficultés liées au contexte de l’industrie du livre.

Malgré ce beau succès qui a été stimulant pour elles, ces jeunes femmes avouent cependant que la démarche n’est pas très lucrative et qu’elles ont renoncé à en faire une activité à plein temps. Elles expliquent aussi qu’avoir des mécènes peut entrer en contradiction avec une expression sans entrave. Ainsi, malgré cette aventure exaltante sur certains aspects, O’Connell a pour ambition aujourd’hui de publier son propre livre mais elle n’envisage plus de recourir à Kickstarter.

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