Tableaux blancs interactifs : un tableau franchement noir !

Posté par Christophe Deshayes le 3 sept 2010 dans A la une, BONUS et Actualités, Education2 commentaires

Le Washington Post du 11 juin 2010 dresse un bilan de la diffusion massive des tableaux blancs interactifs (TBI) dans les écoles américaines. En donnant la parole à plusieurs chercheurs considérant qu’il n’y a aucune preuve scientifique de l’amélioration de l’enseignement grâce à ces dispositifs, le Washington Post met en doute le discours des vendeurs de technologie mais également celui des politiques qui ont massivement investi dans ces dispositifs si modernes. Les usages, tels qu’ils sont fréquemment observés, montreraient que ces tableaux blancs n’ont pas transformé la pédagogie mais au contraire renforcé la posture traditionnelle d’un enseignant omnipotent au centre d’une classe remplie d’élèves passifs : une fausse route si on considère que la pédagogie moderne cherche à faire émerger des petits groupes d’élèves assez autonomes et fortement coopératifs, accompagnés par un enseignant plus discret, bien que tout aussi essentiel. Preuve de ce faible apport pédagogique, les élèves s’ennuieraient autant qu’avant une fois passée l’excitation inhérente à l’arrivée de la modernité.
Mais pourquoi cette technologie s’est-elle à ce point développée ? Pourquoi les élus acceptent-ils de déverser des milliards de dollars sur les TBI aussi facilement ? Sur quels fondements des vendeurs comme Promethean ou Smart technologies peuvent-ils affirmer que cette technologie améliore la concentration des élèves ? Pourquoi tant d’enseignants acceptent-ils de témoigner avec autant de ferveur en faveur de ces nouveaux dispositifs ?
Pour le Washington Post, les élus adorent afficher leur volonté de moderniser et ces dispositifs aux fonctionnalités proches d’un iPad géant leur offrent une incroyable opportunité. Certains enseignants succomberaient également à l’appel de la modernité surtout lorsqu’elle transforme aussi peu leurs pratiques. Quant aux vendeurs, ils ne font que leur métier même s’ils lancent désormais des opérations de marketing de plus en plus contestables, n’ayant rien à envier à l’industrie pharmaceutique : financement de salons et de « journées d’études », sponsoring tous azimuts, mise en avant de témoins (enseignants, élus locaux…). Bref, un tableau vraiment noir.

Les critiques formulées par le Washington Post peuvent sembler assez féroces mais elles sont, comme toujours, argumentées. Il est vrai que le succès des tableaux blancs interactifs dans le monde de l’éducation est d’autant plus troublant qu’il tranche avec l’échec cuisant rencontré dans le monde de l’entreprise. Pourtant formations et autres réunions dans lesquelles la concentration des participants est également en jeu y sont régulièrement organisées. La description des forces en présence et des intérêts des uns et des autres font de cet article un document très utile. Malheureusement, il sera probablement peu relayé en France tant on aime à considérer notre système éducatif en retard.
Sur quels fondements ? Sur la foi de comparaisons internationales chiffrées bien sûr ! Des chiffres sur les résultats scolaires, sur la pertinence pédagogique ? Bien sûr que non. Trop contestable ! Des chiffres indiscutables : le taux d’équipement en tableaux interactifs (500 000 au Royaume-Uni, contre à peine 20 000 en France en 2009, soit 25 fois moins). L’éclairage du Washington Post sur les pratiques marketing de cette industrie, sur sa puissance de conviction, sur la fascination des élus locaux notamment et de la complaisance de certains enseignants vient donc porter un coup fatal à ces études aux méthodologies si contestables qui prêchent la théorie du retard. Gageons que la nouvelle rigueur budgétaire devrait aider à amener un peu de raison dans cette avalanche d’investissements, même si les financements publics en question sont souvent le fait de collectivités locales moins engagées dans la rigueur.
N’oublions pas de préciser qu’avec des pratiques pédagogiques renouvelées (certes que l’on observe trop rarement), ces tableaux blancs interactifs pourraient vraiment déboucher sur des résultats. Mais il s’agit là d’un long travail…

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2 commentaires

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  1. Bonjour,

    Titre un peu excessif je trouve. l’article dénonce au début le faible intérêt des TBI :
    « Les usages montreraient que ces tableaux blancs n’ont pas transformé la pédagogie »

    Heureusement la dernière phrase nous donne la vrai réflexion : « N’oublions pas de préciser qu’avec des pratiques pédagogiques renouvelées, ces tableaux blancs interactifs pourraient vraiment déboucher sur des résultats. »
    Tout est là!

    Le TBI est un outil. L’outil n’apporte jamais de solution miracle et ne change pas les usages! C’est sur que si on utilise un TBI comme un tableau noir où est l’intérêt? Ou est l’interactivité ?
    Si on dit aux profs « tiens tu va jeter tes craies et ton tableau noir, et tu vas utiliser un TBI, c’est bon pour ta sinusite ! » Ou est la révolution ?

    Il est facile de critiquer les entreprises qui font du marketing et qui nous présente leur TBI comme la révolution. En même temps, quelle société ne le fait pas (y a qu’a allumer la télé et regarder 5min de pubs)? C’est quand même d’une grande naïveté…

    Formons nos profs aux NTIC et vous allez voir ce qu’on pourrait faire avec ces outils :
    - Mise en ligne automatique et instantanée des cours
    - Participation du cours à distance (pour les enfants malades ne pouvant se rendre en classe)
    - Possibilité de revenir en arrière si un élève n’a pas compris même après que le tableau ait été effacé (même au cours suivant).
    - Utilisation de ressources en ligne directement (wikipédia et autre…) si le TBI est fourni avec un logiciel qui permet d’accéder aux web
    - …

    La théorie du retard n’est pas incontestable soit : un bon prof avec un tableau noir vaut mieux qu’un mauvais avec un TBI. Toutefois, le statu quo est-il pour autant une meilleure voie? Franchement je préfère que « les deniers publics » soient investis dans des ce genre de matériel que dans autre chose (au hasard : les radars pour feux rouges :-) on en parle en ce moment)

    Profitons de notre retard et analysons les erreurs des autres ! Ainsi nos enfants pourrons bénéficier d’outils nouveaux et de savoir-faire pédagogique nouveaux

  2. Soit, il est peut-être préférable de dépenser l’argent public dans des tableaux noirs faiblement utiles que dans de nouveaux radars (même si tout le monde n’est pas de cet avis) mais on pourrait avoir un peu plus d’ambition, non ?
    Reconnaissez qu’il est tout de même dommage que personne n’investisse dans les usages ni même soutienne les efforts de certains profs qui font de la recherche pédagogique dans leur coin.

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